Pédagogie scoute et réalisme chrétien
En opposant corps et âme, l'idéalisme cartésien (fils naturel du nominalisme) a rompu avec le réalisme chrétien (hérité d'Aristote et de saint Thomas d'Aquin) qui unifiait substantiellement le corps et l'âme en proposant une pédagogie chrétienne qui fut naturellement celle notamment du Moyen-Age et que nous appellerons l'école (de pensée) réaliste. Cette rupture a suscité logiquement et historiquement deux nouvelles écoles pédagogiques qui se sont succédées dans le temps et se trouvent aujourd'hui face à face dans l'oubli le plus souvent de l'école réaliste :
- l'école dite " traditionnelle " (qu'il faudrait plutôt appeler " intellectualiste ") est celle qui, dans cette opposition du corps et de l'âme, donne de manière idéaliste une primauté exclusive à l'esprit ;
- l'école dite " nouvelle " (qu'il faudrait plutôt appeler " sensualiste ") est celle qui, dans cette opposition de l'âme et du corps, donne de manière nominaliste ou matérialiste la primauté au corps.
L'objet de notre propos est, dans cette querelle d'écoles, de situer — en marge de l'excellent livre de Jean de Viguerie (L'Eglise et l'éducation, DMM) — la vraie pédagogie chrétienne et de rappeler à cet égard la vertu de l'école réaliste et du scoutisme. Pour ce faire, nous nous inspirerons beaucoup de la réponse historique qu'avait fait Pierre Géraud Keraod (PGK) au P. de Dinechin lorsque ce dernier avait accusé les Guides et Scouts d'Europe de suivre la " pédagogie traditionnelle " à l'inverse des Scouts de France pionniers de la " pédagogie nouvelle ". Renvoyant dos à dos les deux écoles de pensée, PGK (fondateur des Scouts d'Europe) avait alors magistralement démontré comment le scoutisme authentique renouait plutôt avec l'école (de pensée) réaliste dans un retour original au réel (" Situons notre pédagogie ", Maîtrises n° 40).
(...)
C'est celle qui va dominer de plus en plus le monde scolaire et éducatif du XVIIe à la première moitié du XXeme, jusqu'à toucher une partie notable du monde catholique, avec des variantes bien entendu selon les différentes congrégations et écoles chrétiennes. (...) Simplement, il serait absurde de nier l'influence progressive et certaine de l'idéalisme (cette " révolution copernicienne ", selon Etienne Gilson) dans le monde de la pensée catholique, depuis Descartes (qui était catholique) et certains jésuites ou oratoriens du XVIIe siècle jusqu'à l'Enseignement catholique sous contrat d'association avec l'État du XXe siècle... Ce qui n'empêche pas la grande pédagogie chrétienne (réaliste) d'avoir heureusement continué, s'adaptant aux aléas du temps, à travers des éducateurs comme le bienheureux César de Bus au début du XVIIème siècle, saint Jean-Baptiste de la Salle, sainte-Madeleine-Sophie Barat au début du XIXème siècle, le chanoine Berto au XXème siècle et tant d'autres qui ont lutté le plus souvent implicitement contre les déviations intellectualistes de l'éducation.
Sous l'influence de Descartes donc et dans sa lignée idéaliste (qu'on peut faire remonter à Platon) c'est la méfiance des sens qui va s'installer abusivement dans cette école de pensée, et par suite la méfiance du monde (sensible) de l'enfant prisonnier des sens et dominé par sa nature corporelle. Par ses penchants naturels, pense t-on, l'enfant, si l'on n'y prend garde, est voué à la corruption, à la jouissance, à la perversité, la méchanceté, l'instabilité, le désordre, l'impulsivité, la colère... N'ira-t-on pas jusqu'à dire que " l'enfance est la vie d'une bête "...
Nous sommes ici à l'opposé de la conception rousseauiste selon laquelle l'homme naît naturellement bon mais la société le corrompt : " L'homme qui médite, affirme Rousseau, est un animal dépravé. ". Dans la conception intellectualiste, c'est l'enfant qui ne médite pas et qui vit dans l'" immédiateté " des sens et de l'instinct qui est corrompu et que la société va redresser par l'éducation, comme dans une maison de correction.
Descartes pense que nous nous trompons " parce que nous avons été enfants avant que d'être hommes ", c'est-à-dire parce que " nous avons jugé des choses qui se sont présentées à nos sens, lorsque nous n'avions pas encore l'usage entier de notre raison ".
Tout le but de la pédagogie intellectualiste sera de sortir peu à peu l'enfant et surtout l'adolescent de cet empire trompeur des sens pour le faire parvenir au monde des idées innées, claires et distinctes (selon la théorie cartésienne), par rupture entre les deux mondes : celui des sens et des idées, celui des enfants et des adultes.
La scolarité intensive, " stakhanoviste " (à rendement quantitatif), telle que nous la connaissons encore aujourd'hui jusqu'à un âge de plus en plus avancé est vraiment née et s'est systématisée peu à peu quand le monde des adultes a commencé à s'éloigner de celui des enfants. (...)Jusqu'au Concile de Trente (qui institua les séminaires), les clercs se formaient également auprès d'autres prêtres, comme plus tard le jeune Jean-Baptiste Vianney auprès de son curé. A cette école de la vie, confrontée au réel, les enfants devenaient mûrs et adultes beaucoup plus tôt. Aussi leur faisait-on confiance très vite en leur confiant des tâches d'adultes à la maison comme dans les champs ou sur le chantier. Ils partageaient l'action, les fêtes et parfois les combats des adultes, sans être marginalisés comme aujourd'hui. Turenne à douze ans dormait sur l'affût d'un canon. Et Condé gagnait à 21 ans la bataille de Rocroy. Ni Molière ni Couperin n'étaient bacheliers. Manquaient-ils de culture générale, interroge Henri Charlier ?
(...) L'erreur de la Renaissance, avec son humanisme, ajoute Pierre Tilloy, est d'avoir séparé la raison de la foi, l'intelligence de la Révélation, les vertus naturelles des vertus surnaturelles. Et cette erreur, avec le renfort de Descartes, a initié non seulement le rationalisme, mais aussi l'intellectualisme. Une des conséquences les plus néfastes de cet intellectualisme, surtout depuis la Révolution sous la poussée de son égalitarisme uniformisant, est de rendre universelle et obligatoire pour tous l'acquisition du savoir libéral ou spéculatif, sans tenir compte du fait qu'il est des individus à l'intelligence spéculative et d'autres à l'intelligence pratique.
(...)
" L'enseignement doit se donner la tête fixe et les bras croisés parce que le corps n'y a aucune part. (1)
La mission du surveillant est d'abord méfiance à l'égard du sensible,
du corporel. Le corps est l'obstacle numéro un à toute éducation. Il
doit être neutralisé pour permettre à la raison de contempler les
grands modèles et les grands thèmes universels que chacun doit
s'efforcer d'imiter. Ainsi l'élève peut être confronté à la "majesté
des théorèmes" à travers les chefs-d'œuvre de la littérature et des
arts.
(...)
A la morale du bonheur et de l'honneur héritée de l'Antiquité et
du Moyen-Age, l'idéalisme substitue peu à peu une morale du devoir sur
le modèle de l'impératif catégorique de Kant : — Tu dois ! Le bien est
d'abord ce qu'il faut faire avant même d'être désiré et aimé...
Sur le plan religieux, une telle philosophie aboutit au jansénisme avec l'éloignement, l'écartèlement cette fois entre nature et grâce : le spirituel ne peut être lui-même charnel (au contraire de ce que pensait Péguy)
On comprend aussi que cette pédagogie soit devenue, sous diverses formes, le système d'éducation idéal des régimes dictatoriaux et totalitaires, du régime napoléonien à celui hitlérien ou staliniste. Aucune méthode n'est plus favorable à l'endoctrinement que celle qui " inculque " aux enfants les grandes idées (l'idéologie) du régime en faisant " table rase " (comme disait Descartes) de l'expérience et du réel.
(...)
Notons enfin que l'Éducation nationale comme l'Enseignement
catholique, malgré tous leurs efforts pour assimiler les pédagogies
nouvelles, sont encore largement tributaires dans leurs structures et
dans leur forme (plus que dans leur intention) de cette tradition
intellectualiste de l'école française (2) que le P. Rimaud stigmatisait ainsi (dans Eudes) en mars 1948 :
" L'école française est prématurément et exagérément rationnelle, détachée de l'expérience, hostile au geste et à toute pensée qui n'est pas verbale, indifférente à la nature... Les cours prenant la place de la classe, l'information primant la formation, le travail personnel réduit à l'extrême, l'abus des devoirs et des leçons, l'oisiveté imposée aux sens et à la main, le livre devenu l'objet à connaître et non plus l'outil de la connaissance, faisant écran entre la connaissance et le réel, l'universel bachotage enfin, autant de faits patents... "
L'école sensualiste dite nouvelle
En réaction à cette méthode intellectualiste efficace jusqu'à un certain point, est née la " pédagogie nouvelle ". C'est celle qui reprend les théories de Rousseau en croyant notamment que l'enfant, comme l'homme à l'" état de nature ", est naturellement bon. C'est donc à l'école de l'enfant qu'il s'agit en somme de se mettre et de mettre la société, en le laissant développer librement et spontanément ses besoins qui sont forcément bons. L'enfant n'est plus objet mais sujet de l'éducation. Loin de se défier de lui et de ses instincts, de ses sens et de son corps, on considère que c'est l'enfant qui a raison, qui est forcément toujours dans le vrai et que la société, avec ses idées toutes faites d'adultes, ne peut que le bloquer, le frustrer, le traumatiser dans son " vécu ", corrompre son innocence. Pas de sanctions donc ! L'enfance est un royaume, un sommet où l'adulte ne doit pas s'ingérer, sinon en témoin, en respectant cette " culture de l'enfance ", sans prendre d'initiatives malheureuses :
— Quand je rencontre des jeunes, je n'ai rien à leur dire. Je me mets à l'écoute car, bien que je sois leur aumônier, c'est à eux de me convertir, disait l'ancien aumônier général des Scouts de France, le P. Debruyne.
(...)
Non seulement on se met " à l'écoute des enfants ", mais on
dénie aux éducateurs toute autorité " aliénante " sur eux. L'enfant
doit faire ses propres expériences. La spontanéité est le maître-mot :
" Ton corps est à toi. ". L'importance du travail manuel et du jeu est
capitale pour cette formation :
" L'enfant, résume de son côté Géraud-Keraod, va travailler par associations d'images et par centres d'intérêt. Il laisse ainsi libre cours à sa créativité, qui n'est que l'un des aspects de sa spontanéité totale. S'il rédige un texte, ce sera un texte libre. Il ne saurait y avoir de thème imposé. "
On voit bien l'influence actuelle sur les mœurs de cette nouvelle pédagogie qui règne aussi bien dans nos écoles (depuis 1968) que dans la catéchèse (depuis le Concile) sans parler des mouvements de jeunes comme les (néo)Scouts de France.
Jean de Viguerie cite cet extrait révélateur d'un document officiel de la catéchèse en 1970 : " La valeur pédagogique d'un programme, d'une parole, ne réside pas d'abord dans sa richesse de vérité, mais dans le fait qu'ils sont adaptés à l'expérience religieuse de l'enfant, au moins à ses possibilités actuelles d'expérience " (Doctrines de vie au catéchisme). La religion est proposée et agréée seulement dans la mesure où elle apporte quelque chose à l'enfant pour son épanouissement, sans cadre et sans contraintes. " Éduquer n'est pas contraindre ", selon le titre d'un autre document de l'Enseignement catholique.
Au nom du " projet personnel de l'enfant ", on bascule dans une forme de subjectivisme et par suite de nominalisme, en partant non de l'objet, c'est-à-dire la vérité révélée, mais du sujet, c'est-à-dire de l'enfant qui se construit sa vérité. " L'homme n'a point de nature, il est une histoire. " (Lucien Malson). Chacun vit sa propre histoire à travers sa conscience personnelle. A l'Émile de Jean-Jacques, on ne dit jamais : Fais ceci parce que c'est bien, ou : Évite cela parce que c'est mal, mais : Fais ceci, tu obtiendras cela. C'est déjà la praxis révolutionnaire selon laquelle il importe plus de transformer le monde que de l'interpréter...
Au niveau social, on bascule aussi, à l'imitation de Rousseau, dans le contractualisme. Il n'y a plus de loi au-dessus du groupe. C'est la volonté du groupe qui fait la loi dans une libre discussion. Toute décision se soumet au vote entre jeunes égaux (jusqu'au chef d'équipe qu'on élit autant qu'on veut chez les pionniers SDF). C'est le principe du " forum " (du palabre) où la communication remplace la discipline. La vérité comme la vertu repose sur les vœux du plus grand nombre. Et celui qui rechigne à cette dynamique de groupe est un méchant " déviationniste "... Ce vocabulaire est issu du totalitarisme qui emprunte aussi beaucoup à l'école nouvelle pour parvenir à ses fins, tant il est vrai que " les contraires sont du même genre ". Dans l'école nouvelle, on passe facilement (comme dans les régimes selon Platon) de l'anarchie à la dictature...
" Notre but, disait Michel Rigal lors de la révolution culturelle des Scouts de France, doit être la constitution d'un syndicalisme des jeunes ", dialectiquement opposé à la société des adultes. Le pédagogue (ou " l'animateur ") n'est plus un médiateur entre le jeune, son groupe et la société, c'est le groupe qui devient médiateur. Mais cette médiation du groupe ne se fait pas entre l'enfant et la société, mais entre le jeune et sa génération, ainsi libérés de la tutelle des adultes. On s'organise et se dirige ensemble spontanément sans programme préconçu... Le résultat laisse plutôt inquiet, selon le constat de Mgr Gérard Defois :
" Durant des années, tant dans l'instruction profane que dans l'enseignement religieux, la pédagogie a voulu partir des intérêts de l'enfant ou du jeune ; mieux, des activités ludiques tentaient de susciter des attitudes actives et questionnantes chez le sujet de la catéchèse (...). Or nous avons constaté les limites de ces pédagogies et nous remarquons chez de jeunes adultes des lacunes importantes en matière de connaissances, comme en témoignent leurs difficultés d'orthographe dans l'acquisition de la langue... " (Extrait d'un texte intitulé " De la catéchèse d'initiation à l'éducation permanente de la foi ", paru dans l'ouvrage collectif Évangélisation, catéchèse, catéchistes, Téqui, 2000).
L'heure est en effet au dépôt de bilan tant au niveau de l'Éducation nationale (notamment pour ses méthodes globales d'apprentissage de la lecture) qu'au niveau de l'Eglise (pour sa néocatéchèse). " Paradoxalement l'obsession du sujet, comme l'écrit Denis Sureau (dans un éditorial de L'Homme nouveau sur la catéchèse, intitulé " le temps des révisions déchirantes "), se retourne contre lui : les méthodes pédagogiques nouvelles se révèlent foncièrement antipédagogiques. " En témoignent le nombre croissant d'illettrés intellectuels et religieux et les légions de livres sur l'échec scolaire de l'Éducation nationale...
L'école réaliste et le scoutisme comme auxiliaire éducatif
Pour le bon pédagogue chrétien, l'alternative n'est pas aujourd'hui entre école (de pensée) sensualiste et école (de pensée) intellectualiste, comme on le laisse accroire trop souvent et comme le pensent parfois certains établissements " traditionalistes " (3), mais dans un retour à l'école (de pensée) réaliste en assumant la part de vérité qu'il peut y avoir dans chacune de ces deux écoles fondamentalement erronées. A l'exemple du scoutisme (4).
Par un certain " empirisme organisateur " en matière d'éducation, le génie propre de Baden Powell (BP) et de sa méthode pédagogique fut justement de renouer, en marge du système scolaire, avec l'esprit réaliste de l'école médiévale.
Rompant résolument avec la pédagogie idéaliste régnante alors, il proposa par ce retour original au réel, un nouvel art éducatif capable de redresser bien des erreurs, à commencer par celles dans lesquelles s'enlisait ce système scolaire depuis des lustres.
" Le vrai scoutisme, explique PGK, trouve sa source par delà trois siècles de pédagogie rationaliste, dans l'esprit de l'éducation de l'ancienne Chrétienté. Nous ne considérons pas comme intrinsèquement perverses toutes les tendances de la pédagogie nouvelle. Notre mouvement représente même sur plusieurs points la même réaction naturelle contre la dictature cérébrale de la pédagogie rationaliste. Nous rejoignons l'école nouvelle par le biais des méthodes actives, c'est-à-dire les expériences d'action, le jeu, l'intérêt, le travail manuel, toutes choses qui font partie de la pédagogie réaliste et par conséquent du scoutisme. Mais le scoutisme se sépare, dès le départ, de la pédagogie nouvelle dont les postulats de base sont aussi faux que ceux du rationalisme platonicien.
" Le vrai scoutisme possède ses sources autonomes. Il ne se rattache ni au grec Platon, ni au suisse Rousseau, mais plutôt à l'européen saint Thomas qui disait : "Je n'éprouve aucune honte à déclarer que je crois ma raison informée par mes sens... Il n'y a rien dans l'esprit qui ne soit passé par les sens." Cette affirmation s'oppose à l'école rationaliste qui dévalorise le corps et qui veut tout tirer de la pensée. Mais c'est aussi une réplique à l'école nouvelle qui pense que l'enfant à l'état de nature porte en lui l'essentiel de la civilisation et qu'il est capable de la retrouver tout seul. "
Les deux articles de la loi de la meute — Le louveteau écoute le vieux loup. Le louveteau ne s'écoute pas lui-même — suffisent à montrer comment le scoutisme s'oppose radicalement à l'école nouvelle, même s'il en emprunte certains éléments psychologiques et méthodologiques.
Par observation réaliste de la nature, des hommes et des enfants, BP savait que la loi du monde, des hommes et des enfants ne dépendait visiblement pas du seul monde, des seuls hommes et des seuls enfants. D'où la loi scoute précisément, " traduction folklorique mais fidèle du Décalogue " (Jean Madiran), " traduction en formules brèves et claires, ad mentem adolescentium, des principes posés par le Décalogue et le Sermon sur la Montagne " (chanoine Cornette).
Quand le scoutisme accorde avec BP au moins 5 % de bon dans la pire des crapules, fut-il un enfant, il exprime métaphoriquement :
- d'une part, contre la pédagogie nouvelle, que l'enfant n'est pas innocent, naturellement bon : il peut rester chez lui 95 % pour le péché originel, ce qui n'est tout de même pas mal ;
- d'autre part, contre la pédagogie janséniste (intellectualiste), que la nature même blessée, reste fondamentalement bonne : le péché originel ne vicie pas substantiellement nos facultés qu'il faut précisément rendre vertueuses pour les faire tendre vers les 100% de la sainteté !
" Ignorer que l'homme a une nature blessée, inclinée au mal, donne lieu à de graves erreurs dans le domaine de l'éducation, de la politique, de l'action sociale et des mœurs ", rappelle le Catéchisme de l'Eglise catholique. L'école réaliste ne l'oublie pas. Ce qui ne l'empêche pas, à l'inverse de l'école intellectualiste, de s'appuyer sur le positif naturel, fut-ce seulement 5 %, pour faire avancer le développement personnel, avec le secours de la grâce de Dieu.
La confiance est à la base de la méthode scoute qui reprend en quelque sorte l'idée de l'auto-éducation de la pédagogie nouvelle mais en l'encadrant dans cinq dimensions (la nature et le camp, la patrouille, la règle du jeu, le civisme, l'engagement et la promesse) avec cinq buts (santé, personnalité, sens du concret, sens de Dieu, esprit de service) et cinq moteurs (intérêt, action, responsabilité, système des patrouilles, cour d'honneur et conseils de chefs).
Le sens de Dieu qui est l'un des cinq buts du scoutisme est la clef de voûte de l'ensemble. Si l'enfant se meut de plus en plus de lui-même dans l'aventure de son éducation, aidé bien sûr et soutenu par des institutions adéquates, c'est fondamentalement pour répondre à l'appel et à la volonté de Dieu qui attend son accomplissement dans ce monde et dans l'autre.
Mais l'enfant a besoin de l'adulte comme il a besoin de la loi. Il a besoin de modèles et de directives comme il a besoin de liberté et d'autonomie pour affirmer sa personnalité en se confrontant au réel. Respectant ce couple autorité-liberté, le système des patrouilles va permettre admirablement de répondre à ce double besoin par la médiation notamment du chef de patrouille entre le monde des enfants et le monde des adultes.
(...)
Tous les enfants jouent à être des hommes, mais ils y jouent
aujourd'hui virtuellement, puérilement, en vain, tandis que le
scoutisme leur offre d'y jouer véritablement sans perdre pour autant
leur âme d'enfant. " Apprendre aux enfants à devenir des hommes en
apprenant aux hommes à redevenir enfants ", selon la formule du P.
Sevin : telle est bien l'originalité du scoutisme qui rompt à cet égard
aussi bien avec la pédagogie nouvelle qu'avec la pédagogie
intellectualiste. Par son jeu pédagogique, le scoutisme réapproche
paradoxalement le monde des enfants du monde des adultes. Car le jeu
est école de la vie et la règle du jeu est règle de vie... Avec science
et morale, art et méthode, le scoutisme veut rendre l'enfant vertueux,
c'est-à-dire lui apprendre peu à peu chaque jour à vaincre la nature,
comme un homme.
Sans retrouver l'unité sociale du Moyen-Age avec son éducation domestique (désormais révolue) et son insertion précoce de l'enfant dans la vie active, le scoutisme retrouve du moins, à côté de l'instruction proprement scolaire (5), le contact avec le réel. Par la voie d'enfance, il retrouve les voies de la vertu active, de la confiance et de l'exigence, sans oublier la miséricorde. Il retrouve l'unité substantielle de l'enfant, corps et âme, l'âme devant informer le corps et non pas l'inverse (" Quand on ne vit pas comme on pense, on finit par penser comme on vit "). Cela ne va pas sans une certaine ascèse proportionnée à l'âge, mais une ascèse qui ne nie pas le corps mais l'éduque selon la sagesse antique : " Mens sana in corpore sano ". Cette éducation se fait dans une coopération (sub)ordonnée du corps et de l'âme, n'hésitant pas à emprunter les bons éléments des deux pédagogies opposées (loi de l'intérêt, de l'action, de la responsabilité pour l'une, loi de rigueur, de discipline et d'obéissance pour l'autre).
" L'éducateur, résume Henri Charlier, doit être très doux vis-à-vis des consciences toujours mystérieuses, mais très strict sur les règles communes de la vie en famille ou en classe ". (6) Telle a toujours été la pédagogie chrétienne, mêlant éducation de l'âme et apprentissage de la vie communautaire, faisant coopérer bien personnel et bien commun pour le salut de tous. L'amour véritable est le gouvernail de la pédagogie comme de la morale. Il commande tout car il rend vraiment responsable. " Aime et fais ce que tu veux ", dit saint Augustin. C'est vrai de l'enfant comme de l'éducateur. Un enfant qui aime véritablement ses parents n'est pas capable de caprices ou de tromperies à leur égard. Encore faut-il lui apprendre le véritable amour qui implique vertus, ascèse et sacrifices. (...)
" La loi scoute, entraînant les jeunes dans la voie des vertus, les invite à la rectitude morale et à l'esprit d'ascèse, et les oriente ainsi vers Dieu et les appelle à servir leur frères ", déclare Jean-Paul II dans sa Lettre apostolique aux responsables de la Conférence internationale catholique du scoutisme en septembre 1998.
(...)
(1) Se tenir droit et immobile peut être aussi
une manière d'éduquer à la maîtrise de soi, comme l'utilise par exemple
le scoutisme dans la position du " toujours prêt " au rassemblement.
Tout dépend de l'intention du commandement et de la durée du geste. En
outre, l'école de pensée intellectualiste, qui naît avec l'idéalisme
cartésien, se manifeste à l'origine davantage comme une déviation (plus
ou moins importante) de la pédagogie chrétienne que comme une école
pédagogique proprement dite, créée quasiment ex nihil, à l'instar de
l'école nouvelle avec ses techniciens et ses experts spécifiques. Si
bien que la parabole du bon grain et de l'ivraie s'applique
spécialement aux établissements catholiques touchés par ce virus...
(2) L'un des paradoxes de l'école contemporaine est d'avoir voulu remplacer le savoir spéculatif par un savoir pratique (soi-disant ouvert sur la vie), mais enseigné non à la manière des écoles corporatives mais à la manière des écoles spéculatives, dans une confusion des genres affligeante. Ce qu'Henri Charlier appelait par caricature " l'apprentissage de la natation par correspondance "...
(3) Contre certaines mauvaises habitudes, on se reportera à cet égard à l'article très intéressant de l'abbé Hervé de la Tour paru dans la revue Le sel de la terre (n° 38, automne 2001), intitulé " La reconquête dans nos école catholiques ".
(4) Bien sûr, le scoutisme ne vise pas à remplacer l'école structurellement. Sa finalité est d'emblée différente, complémentaire de la famille et de l'école. Il n'empêche qu'elle agit en suppléance d'une déficience intrinsèque de l'école actuelle, qui a progressivement séparé la transmission du savoir et la formation de la personnalité, l'acquisition du savoir et le contact avec le réel. En dehors du scoutisme et de quelques cas particuliers exemplaires, la question se pose pédagogiquement d'une école (institutionnelle) qui, sans retour nostalgique au passé et en tenant compte des évolutions du temps, rétablirait fondamentalement ce lien. Des hommes de terrain comme le P. Sevin, Henri Charlier, Henri Pourrat, Jean Rolin... se la sont notamment posée et ont proposé des pistes possibles. Du point de vue du simple constat, l'enseignement étant devenu ce qu'il est aujourd'hui : à dominante spéculative (trop souvent intellectualiste !) pour une jeunesse inactive (au sens économique) — ce pour quoi et pour qui quasiment toutes les écoles (mêmes traditionalistes) sont faites aujourd'hui : c'est un fait de société —, le scoutisme constitue un " supplément d'âme " dans l'éducation de cette jeunesse en lui proposant, à côté de l'école (et de la famille), un mode d'agir et un cadre de vie différents.
(5)Encore une fois, il ne s'agit pas de jeter l'enfant avec l'eau du bain : si nous rejetons l'école spéculative à la sauce intellectualiste (idéaliste), nous avons certainement besoin de l'école spéculative en elle-même, utile pour une grande part des apprentissages fondamentaux du primaire, voire du collège, et ensuite pour les élèves plus grands qui sont faits pour elle, tandis que les intelligences pratiques pourraient davantage trouver leur compte dans des écoles " corporatives " (professionnelles) dignes de ce nom. A vrai dire, toute école (établissement) réaliste a besoin de s'adresser à l'intelligence spéculative et à l'intelligence pratique des élèves (comme aux deux parties du cerveau), avec des doses et des manières différentes selon la nature de ces élèves. Au demeurant, une école réaliste proprement spéculative (pour les plus grands) forme les esprits et les intelligences à des habitus mentaux sains selon un réalisme intellectuel (thomisme) qui n'a rien à voir avec l'école intellectualiste...
(6) " L'action scolaire ", n° 108 de la revue Itinéraires, décembre 1966).
Ce livre regroupe divers articles fort interessants, parus dans les revues Itinéraires (septembre 1994, n° 6 de la 3ème série) et AFS ( n° 127 d'octobre 1996) en ce qui concerne l' "Intelligence du scoutisme".
Dans la revue de l'Action Familiale et Scolaire ( AFS n° 164 de décembre 2002 : "La pédagogie du scoutisme - Le retour au réalisme chrétien" & AFS n° 165 de février 2003 : "Les trois voies d'accès à la spiritualité scoute") .
